mercredi 7 juin 2017

Le mois anglais (1) - L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de Mr Hyde de Stevenson


Ce récit fantastique de Robert Louis Stevenson sort tout droit d’un cauchemar. En effet, par une nuit de 1885, l’écrivain séjourne dans son cottage de « Skerryvore ». Il rêve « à un joli conte d’horreur » qui deviendra L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de Mr Hyde. Les deux premières versions, écrites en trois jours, ne seront pas gardées. La troisième, plus élaborée et rédigée en six semaines, paraît chez Longmans en janvier 1886. Le succès est immédiat, aussi bien en Angleterre qu’aux États-Unis.
   L’imaginaire de Stevenson a été nourri par une enfance passée en Écosse, mais aussi par les terribles histoires contées par sa nourrice, « Cummy ». Elle avait une préférence pour les récits diaboliques tirés de la Bible, ou les histoires de revenants. Le thème du double sera un motif récurrent de l’œuvre de Stevenson. Rien de bien étonnant à une époque « obsédée par les cas de personnalités multiples[1] ». L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de Mr Hyde, par ailleurs, sera publié l’année qui voit Freud s’installer comme thérapeute, à Vienne. Deux ans après cette publication, Jack L’Éventreur commet ses méfaits dans le quartier de Whitechapel. Ainsi, M. Hyde sort des brouillards des fantasmes de l’époque victorienne. Comme le fait remarquer Jean-Pierre Naugrette, le nom de celui qui prend la place du Dr Jekyll, Hyde, renvoie à to hide qui, en anglais, signifie cacher mais aussi refouler. Pour autant, d’autres personnages (tous masculins) ont des choses à cacher dans cet étonnant roman. De plus, il s’avère beaucoup plus riche que l’image qui reste des différentes versions hollywoodiennes qui, souvent, sont le premier contact avec cette histoire cauchemardesque.
Illustration de 1904 (de Macaulay)
   Dans le roman, tout commence par une « histoire de porte » qui nous met en contact avec celui qui mènera l’enquête : M. Utterson, notaire de son état. Alors qu’il se promène, un soir, « dans une petite rue d’un quartier animé », en compagnie d’un cousin élgoigné, Richard Enfield, le duo tombe sur une porte « sans heurtoir ni sonnette (…) tout écaillée et décolorée ». Cette porte va être l’occasion pour Enfield de raconter une saisissante histoire, celle de l’agression d’une petite fille par un homme qui n’avait « rien d’humain ». Cet homme, vous vous en doutez, il s’agit de Mr Hyde. Et tout le roman va se proposer de nous faire découvrir à la fois les occasions durant lesquelles il se manifeste, mais aussi ce qui l’a fait surgir de la « double nature » du Dr Jekeyll.
   J’ai été agréablement surprise par ce récit qui est beaucoup plus « riche » que ce que j’imaginais. Alors que j’envisageais la lecture d’un simple « classique » du fantastique, je me suis trouvée tout d’abord face à un texte à l’écriture fine et agréable, mais également face à une histoire multiple, à l’égal de son personnage. A la fois roman policier, récit victorien et histoire fantastique, le récit plonge ses ramifications dans la psychologie. Car ce Mr Hyde illustre la « double nature » du Docteur qui l’a fait naître, sa double nature, ses sombres instincts, mais aussi cette part non maîtrisable de l’être. La richesse vient aussi des différents supports qui servent la narration : commencé par un narrateur externe, le récit se découvre aussi au travers de lettres avant de se clore par le journal du Dr Jekyll qui permet de découvrir les racines du mal… Une lecture qui m’a vraiment donné envie de découvrir un autre récit fantastique de Stevenson, Le Voleur de cadavres, publié deux ans avant L’Étrange Cas du docteur Jekyll et de Mr Hyde. What esle ?

Le mois anglais de Lou et Cryssilda
(compte aussi pour le challenge British Mysteries)
Extrait
" Ce fils de l’Enfer n’avait rien d’humain ; rien ne vivait en lui, hormis la crainte et la haine. Et lorsque enfin pensant que le cocher commençait à avoir des soupçons, il renvoya le fiacre et s’aventura à pied, affublé de ces vêtements trop grands pour attiraient les regards de la foule nocturne marchant autour de lui, ces deux viles passions déchaînèrent une véritable tempête sous son crâne. Il marchait à grands pas, harcelé de craintes, se parlant à lui-même, rasant les murs le long des artères les moins fréquentées, comptant les minutes qui le séparaient encore de minuit. A un moment donné, une femme l’aborda pour lui proposer, il me semble, une boîte d’allumettes. Il la frappa au visage, et prit la fuite."



[1] Introduction du LDP de Jean-Pierre Naugrette (1999)

18 commentaires:

  1. je suis convaincue des qualités littéraires et stylistiques de cette oeuvre, mais j'ai bien trop peur qu'elle me file des cauchemars pour le reste de la vie (ou de mes nuits, plutôt ;-))

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    1. @Adrienne : pas d'inquiétude Adrienne, même pas peur ;-)

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  2. J'ai été plus impressionnée par cette lecture que par les films que j'avais vus précédemment. Je trouve que le roman est plus riche parce que justement on ne voit rien, on imagine.

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    1. @Aifelle : oui, c'est vraiment beaucoup plus riche, j'ai adoré certains passages et j'ai eu l'impression de découvrir l’œuvre, même si je connaissais l'histoire au travers des films ! tout à fait le genre de récit que l'on peut relire en plus.

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  3. C'est une nouvelle fantastique que j'apprécie beaucoup. Ca m'a donné aussi l'envie de ire les autres récits de Stevenson, pas forcément fantastiques qui sont très bien aussi !

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    1. @Maggie : je comprends, un coup de cœur pour moi. Hélas, je n'ai pas "Le voleur de cadavre" chez moi (mais je fais un tour en librairie à la fin de la semaine...). Et il est vrai que cela donne envie de découvrir les autres ouvrages. Enfin, encore un coup à faire grossir la PAL ;-)

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  4. Oh mais oui, Stevenson! J'en ai un petit livre chez moi!

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    1. @Keisha : on l'oublie mais il vaut le détour ! Je vais voir demain si je trouve le fameux "Voleur de cadavres"...

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  5. Un classique qui me plaît beaucoup et que j'aime faire découvrir aux élèves :-)

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    1. @FondantGrignote : une découverte chez moi en ce qui concerne le livre (qui se trouvait dans ma PAL pré-préhistorique...), et quelle découverte ! C'est vrai que c'est tout à fait le genre de récit que l'on souhaite faire partager à nos élèves ;-)

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  6. J'avais beaucoup aimé ce classique, que j'avais trouvé plus policier que fantastique à ma grande surprise !

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    1. @Lili : je suis d'accord avec toi, on est plongé tout à la fois dans le fantastique et dans le polar, noir le polar...

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  7. Lu au lycée, je me souviens avoir aimé mais rien de plus ! Ton avis me donne envie de le relire !

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    1. @Alexielle : c'est tout à fait le genre d'ouvrage que l'on peut relire sans problème... Bonne après-midi !

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  8. Si cela paraît évident – la personnalité double, multiple – on ne fait pas nécessairement le rapprochement entre le roman fantastique et le cabinet Freud à Vienne. Vous ne m'étonnez pas en saluant la qualité de ce récit dont nous avons tous le souvenir des adaptations ciné, y compris le dérivé burlesque (Jerry Lewis). A (re)lire, effectivement.

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    1. @Christw : ah oui ! le film avec Jerry Lewis, j'en garde un excellent souvenir (j'y pense toujours quand on évoque cette histoire...). Bonne soirée à vous.

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  9. Pour moi un livre fondateur, bien au delà du seul côté fantastique victorien. Un de mes écrivains de reference.

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    1. @eeguab : pour moi une découverte tardive ! qui mérite d'ailleurs une relecture...

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